Try Samphos, graphiste par obstination
Lundi, 23 Octobre 2006 07:00
Difficile de suivre la jeune Try Samphos. Volubile à la mesure de sa passion pour le dessin, cette graphiste en herbe a dans le regard l’étincelle de ceux qui ont trouvé leur voie. A vingt-quatre printemps, elle affiche déjà un impressionnant CV. Un parcours qu’elle ne doit qu’à son opiniâtreté : “Ce n’est pas un métier pour une jeune fille, lui répétait sa mère. Tu ne pourras pas t’habiller correctement, tes vêtements seront toujours tachés, et puis, il faut escalader les pagodes pour les dessiner vues du haut, c’est trop dangereux pour une fille.” Samphos tient bon. Après son bac, elle tente le concours des Beaux-arts et échoue. Déçue, elle se laisse convaincre par sa mère et suit une formation en tourisme. Ces quatre années à l’université lui paraissent une éternité : loin de se laisser gagner par le pragmatisme, elle finit néanmoins son cursus. “Pendant mes stages, je me rendais bien compte que je pourrais gagner facilement ma vie dans le tourisme. Mais c’est déprimant de faire quelque chose qu’on n’aime pas… […] Alors après mon diplôme, contre l’avis de mes parents, j’ai repris le dessin. Je vivais avec les 2 000 riels par jour qu’ils me donnaient, je suivais des cours gratuits de dessin au Wat Phnom destinés à des étudiants sans trop de ressources comme moi. Il fallait que j’économise pour pouvoir acheter du matériel à dessin, je n’osais pas demander à mes parents. Dès que je recevais un peu d’argent, je le mettais de côté. C’était assez difficile, mais j’apprenais à faire ce que j’aimais, et j’étais heureuse.” Après cinq mois de cours au Wat Phnom, tout se débloque : elle apprend que la radio Women Media Center (WMC) propose une formation gratuite en animation et court s’y inscrire. “J’ai appris à faire des dessins animés en 2D [deux dimensions]. Au départ, c’était un stage. On était six. C’est nous qui avons dessiné Loak Choy, et on nous a payés pour ça!”, ajoute-t-elle fièrement. Loak Chuoy, alias Monsieur Rescousse, est un préservatif animé. Il est le personnage principal des campagnes de sensibilisation réalisées par la chaîne BBC sur les maladies sexuellement transmissibles. “Et c’est aujourd’hui le spot télévisé ‘number 1’, précise-t-elle. Jackie Chan en personne y a participé!”
Dès lors, le regard de ses parents sur elle change :“Ils ne m’ont plus vue comme une dessinatrice qui serait condamnée à vivre dans la misère. Ils ont vu que je travaillais avec du matériel moderne, que ce que je faisais pouvait avoir une certaine notoriété. Je me suis débrouillée toute seule, je ne leur ai rien coûté”. Après l’aventure au WMC, Samphos enchaîne sur une formation au Centre culturel français : elle y apprend l’illustration pour la littérature enfantine. C’est à ce moment-là qu’elle entend parler d’une formation gratuite en graphisme proposée par l’ONG Sipar. Elle postule, et est reçue. Depuis janvier, tous les matins, elle se rend dans les locaux de l’organisation pour y suivre des cours. L’après-midi, elle se rend à son travail : elle a décroché un poste d’assistante en animation à l’organisation Building Arts : “J’assiste mon patron qui donne des cours de 3D à des élèves en architecture et en archéologie. C’est une bonne formule : je travaille et j’apprends en même temps”. Elle avoue cependant que ses cours au Sipar lui donnent du fil à retordre : “Quand je suis contente de moi, le prof dit que c’est nul. Et quand je ne suis pas satisfaite, il trouve ça bien!” Ils sont sept au total à suivre cette formation, et Samphos est la seule fille. Les garçons sont plus expérimentés, certains viennent des Beaux-arts, et se montrent paternalistes vis-à-vis de la jeune fille. Un paternalisme qui frise parfois la condescendance. “Ils me mettent en colère, ils me houspillent, et se moquent aussi de moi. Si je dessine un serpent, ils disent qu’il ressemble à un ver de terre. Et quand je leur demande pourquoi ils s’acharnent comme ça sur moi, ils me répondent qu’ils sont bien obligés car je suis la seule fille!” Philosophe, Samphos passe outre : “C’est comme ça, ce sont des garçons... c’est dans leur caractère. Et puis, je dois avouer, ils m’aident beaucoup. J’apprends un tas de choses grâce à eux.”
Samphos entend bien continuer cette formation l’année prochaine : “J’ai du mal à développer ma créativité, à trouver des idées, j’ai encore beaucoup à apprendre.” Son rêve, ce serait d’ouvrir un jour sa propre petite société de graphisme. Pour l’heure, ses parents lui ont acheté un ordinateur afin qu’elle puisse travailler chez elle. Leur scepticisme a fait place à un sentiment de grande fierté. “Ils se vantent même auprès des voisins de ma carrière”, précise-t-elle, sourire en coin, heureuse de les avoir convaincus de ses choix professionnels.
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